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ATTENTIFS, ENSEMBLE

Tu viens de renouveler ton abonnement à la borne automatique. La machine te remercie pour les centaines d'euros que tu viens de lui foutre dans la caisse. Ton abonnement couvre quatre zones. C'est beaucoup.

Ulysse

Compagnon...

Tu viens de renouveler ton abonnement à la borne automatique. La machine te remercie pour les centaines d'euros que tu viens de lui foutre dans la caisse. Ton abonnement couvre quatre zones. C'est beaucoup. C'est un abonnement SANS LIMITES pour voyager quand tu veux dans la plus belle ville du monde.

Ouais. Made for sharing. Together. Forever. More than ever même. P'tit signe de pédé avec les doigts.

Enfin bon, un truc comme ça. Tu pivotes, ça y est, tu peux voir large maintenant. Couloirs jaune-sale, lumière dorée, reflets d'urine - la grosse Rom accroupie t'envoie un "siiiiiivouuuupléééé Monsieur" pleurnicheur. Elle crache par terre une fois que t'es passé. On sait pas trop si elle joue la comédie ou si elle est vraiment malade avec sa jambe toute bandée. Aucune importance. T'avances. Deux, trois coudes. Nouveaux couloirs. Un groupe de Jean-Karim-Recherches-en-Anthropologie qui passe en sens contraire. Juste avant l'escalier, sans raison, ils prennent toute la place, comme un filet de pêche. Tu glisses sur ta droite pour éviter l'un d'entre eux. Epaules qui se frôlent. Ça picote mais ça va trop vite pour une embrouille. T'avances encore.

T'approches du portique.
Tu passes ton badge avec un logo en forme de coquillage violet -plage, vacances, toussa- le truc fait un petit bruit d'avertisseur choupi, comme si tu rentrais dans une bulle toute rose. Tu l'avais pas vu, mais un gitan cradingue à veste de charpentier te pousse dans le dos pour passer avec toi. A côté, un type à l'allure de basketteur grimpe en même temps sur les portes en verre armé. La pale se coince, t'es obligé de forcer avec l'autre mec dans ton dos. Vous avez l'air de deux tantes prises dans un piège - et t'es du mauvais côté. T'insistes. Le portillon fait un bruit de jambe qui se pète. Allez on s'en fout. Ça passe. De l'autre côté le gitan te glisse un "merci mani" en te tapant sur l'épaule. Magic Johnson, lui, est déjà loin. On entend seulement son enceinte bluetooth qui continue de crachoter du rap en semi-arabe qui rêve de Floride au bout du couloir.
Nouvel escalier, descente.
Descente.
Descente, ouais compagnon. Tout à coup, ça se met à gueuler sans raison.
! ATTENTIFS ENSEMBLE !
! ATTENTIFS !
! ATTENTIFS !
! A..... TEEENNN... TIIIIIFFFFFSSS !

Le mot se perd. L'enregistrement déraille. Il y a pas de suite.
T'arrives vers le quai n°7. Encore une cinquantaine de marches. Tu dépasses une Djamila-connectée vulgairement bonnasse a l'air pas trop rassuré ; grimace figée d'oisillon sur la tronche genre "tout me dégoûte, choquée", mais ça va. Elle branle son olismobile comme toutes les meufs que t'a déjà croisées. Il est pas tard de toute manière. A cette heure là, tout ce qu'on risque, c'est une grosse nausée ou une vraie gerbe.
Mais pas encore le viol collectif au milieu de la rame.
Attentive ?
Attentive aussi ?

Quai bondé. Noichis minuscules en mode touriste - l'air de lémuriens jetés sous des projecteurs. Comoriens qui découpent des pastèques pour les vendre par quarts. Noirs en costards avec mallette des années 80, l'air inexplicablement fier. Sérieux, droits dans cette merde. Ça clignote en jaune au-dessus de ta tête. Trois minutes d'attente. Tu t'assois. Tiens, il y a un pote de Magic Johnson qui est déjà là, à côté de la borne à friandises. C'EST TOUJOURS L'HEURE D'UNE PAUSE KIT-KAT. Lunettes noires et petit sac bandoulière racaillou Vuitton-falsh à 12E, il vient d'éclater un trois feuilles et lâche des nuages juste dans ta gueule quand tu passes. Made for sharing aussi. C'est rien. Bientôt rentré. Bientôt chez toi. Bientôt tout seul. T'as aussi une espèce de clodo cramoisi qui s'est calé derrière les sièges, incrusté dans le décor. On voit seulement sa tête qui émerge, entre l'émail sali des murs, des morceaux de carton Carrefour Market et la grande affiche pour ce distributeur qui accompagne, en leur faisant de super promo, "tous ses clients pendant le Ramadan"...
Déjà 18h 15. Mais ça gueule pas trop pour un vendredi soir. Nouveau nuage de White Widow de ton voisin. T'esquives, le trom est déjà là de toute façon. On voit ses yeux jaunes qui avancent dans le tunnel. Et aussi quelques rats qui courent se planquer dans les coins. OK. Slalom entre Mamadou Sérieux et Djamila connectées. Dernier wagon. Michael Jordan a décidé de finir son cône sur le quai. Tant mieux. Avec la chaleur, ça pue déjà assez comme ça. Ouverture. Les mecs autour de toi pressent pour rentrer avant que quiconque ait pu sortir. Ça barjaque deux secondes un peu sèchement mais ça se tasse. Ça y est, c'est bon.
Calé. Coincé. Niqué.
Attentif quoi. Ensemble.

La fille voilée juste devant toi te rappelle un truc... Peut-être le visage d'une femme flic dans une série ricaine. Ou une ancienne Miss France. Ou Miss Helsinki. Tu sais plus. Encore trois stations. A côté de toi, un vieil arabe barbe de trois jours avec un keffieh qui tripote un truc dans sa main tout en marmonnant. Une espèce de chapelet. Station. Ouverture des portes. Des Tziganes rentrent en poussant tout le monde. Accordéon et violon. Le cauchemar prend une toute nouvelle couleur. Avec la chaleur, les notes empressées semblent des rafales de vomi qui t'arriveraient directement dans la tronche. Le vieux Nadir du désert craque, tu peux le sentir. Ça s'arrête vite. Même les Tziganes n'y croient plus. Ils quittent le wagon juste après sans faire la quête. T'arrives à destination compagnon.

Quand tu veux sortir, un indien à moustache d'un mètre quarante est en train de gueuler contre sa femme qui baisse la tête dans son sari ocre-rouge. Tu traverses le quai. Escaliers, couloirs, escaliers. Nouveau banc de Jean-Karim. Nouveau filet. Attentifs, ensemble. Attentif... Esquive.
Couloirs, coudes. T'aperçois un bout de ciel. Une autre rom fait la manche juste avant la sortie. Très jeune cette fois-ci, très belle, pas malade. Avec un gosse sous le bras. "Sivvvvvvouplééééé Monsieur." Je suis navré Mademoiselle, j'ai trop claqué en Made for sharing. Je peux rien pour vous. Vraiment désolé.
Trottoir. Air libre. Ciel industriel violacé. Mais c'est bizarre. Tu sens un truc sur tes pieds. Qu'est-ce que... ?
Putain, c'est de la flotte.

T'en as plein tes pompes. Il y a une putain de rivière sur le trottoir. On ne voit même plus la chaussée. Plus loin, tu peux voir un cercle de types autour d'une borne à incendie qu'ils viennent de fracasser. Ça fait une sorte de piscine publique. Enfin, seulement pour eux. A la fraîche khoya.
T'esquives la rivière, et la borne, et la horde.
3, 4, 500 mètres. L'épicier d'en bas vient de rouvrir. Rupture du jeûne. Wesh ! Hamdoullah, moi ça va, Amine. C'est l'heure maintenant. Il y a du monde qui rentre dans la boutique crasseuse. Une odeur de thé à la menthe, inexplicablement agréable, cherche sa place dans le tableau. Elle va vite se cacher quand arrive l'odeur d'agneau brûlé qui sort de la fenêtre un peu plus loin.
Presqu'arrivé. Presque chez toi. Presque tranquille.

Taxiphone Service. Attroupement habituel. Illimité vers Dakar mon ami. Illimité. Comme pour la plus belle ville du monde. Ça pulse bien à l'entrée. Tu reconnais Diakatou qui rentre dans la boutique. Elle te fait un petit signe poli. C'est une pute à 30E. Tu le sais bien parce qu'elle vit au-dessus de chez toi compagnon. Avec son frère, ou son père, tu sais pas. Dans les combles en tous cas.
Comme toi, elle habite non loin de la Nécropole des Rois de France. C'est-à-dire dans le Neuf-Trois. Pardon, dans le 80 ZEUTREI.
OK.
Destination.
5ème sans ascenseur. Clef dans la serrure. Ca pue aussi chez toi, parce que t'as tout laissé fermé pour que la chaleur ne s'infiltre pas trop.

Tu vires ton hoodie qui t'a bien fait passer inaperçu.
Tu te cales dans ton fauteuil et t'allumes une clope. La chaleur s'évacue un peu. La crasse du dehors n'a peut-être pas encore tout gagné. Pas ton esprit en tous cas. Pas complètement.

Télécommande. Penser à autre chose. Ici, au moins, t'es chez toi. Tu n'es pas de trop.
Informations. Le chroniqueur trépigne. Visiblement on lui a dit un truc qui lui a pas plu. Au début tu vois pas de quoi il parle, mais il lève la voix et sa malédiction déferle dans ton salon. Tu comprends alors que tu t'es trompé.
Quelque chose a merdé.
Ces gueules partout. Ce sont de nouveaux blasons. Et c'est trop tard pour la discussion polie. Si tout se passe bien, ce sera horrible. Et si ça se passe mal, ce sera sans nom.
C'est sûr, tes potes et toi, vous n'avez sûrement pas été assez
ATTENTIFS

ENSEMBLE.

"La députée nouvellement élue de La France insoumise, Danièle Obono, s'est vue rappeler à la radio une pétition de 2012 où elle défendait la liberté d'un artiste à chanter «Nique la France».
Et alors ?
Elle n'avait pas le droit de défendre la liberté d'expression peut-être ? Est-ce parce qu'elle est NOIRE qu'elle est la seule des signataires à s'être ainsi fait sermonner ?
Et pourquoi lui intimer l'ordre de dire "Vive la France" ?
Parce qu'elle est d'origine africaine ?
Elle l'aimerait moins que vous peut-être la France ?
Moins que vous ?

Moi, je vais vous le dire franchement.
Votre réflexe Monsieur,
c'est un réflexe typique d'un

SALE CON DE BLANC."

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