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La révolte incalculable

La plateforme Facebook me suspend pour sept jours en m'interdisant de publier quoi que ce soit, d'interagir avec les internautes qui m'envoient des messages, tout en maintenant ma page et en me laissant voir les commentaires qui me sont adressés...

Ulysse

C'est une sorte de supplice de Tantale 3.0 (tout est offert, rien n'est donné) qui constitue une grave atteinte aux droits du novhomme connecté... :-D

L'origine de la suspension est un post satirique (en lien avec le fameux festival parisien aux ateliers "interdits aux blancs") où j'affirmais que mon festival odysséen personnel était bien entendu "interdit aux noirs et aux arabes"... Cela est en soi sans aucun intérêt. Et le post, et le fait qu'on me suspende. Une chose par contre mérite qu'on s'y arrête : Cette suspension, est-elle l'effet d'une délation personnelle ? Ou bien n'est-elle que la conséquence automatique d'un repérage de mots-clefs par un bot quelconque identifiant dans le même énoncé "noirs, arabes, interdit" ?

C'est cette indécision qui est en elle-même parlante : le système technique, qui scripte les affects, téléguide les sentiments en les normant selon une logique de standardisation, est une immense machine à dénonciation, un système de délation où en fait, c'est ce qui résiste à la normativité machinique qui se trouve exclu comme venant troubler l'ordre parfait du monde cybernétique. Que quelqu'un m'ait dénoncé ou qu'une super I.A ait fait le job -main d'homme ou calcul ; intention ou programmation de l'intention- en réalité, peu importe. La première est de toute façon l'auxiliaire de la seconde dans un univers où les hommes sont vus comme des effets statistiques des relations informationnelles et non plus comme les pôles qui les initient.

Norbert Wiener avait conçu son programme initial comme un outil de contrôle socio-politique permettant d'échapper aux cruautés et aux délires des êtres humains. En fait, par la puissance de régulation octroyée aux super-machines, il s'imaginait naïvement que l'on échapperait au délire des individus. Las, il n'avait sans doute pas compris que ce délire est l'ombre irréductible de la liberté et que mettre des supercalculateurs au centre des relations subjectives conduirait bientôt à soumettre ces dernières aux impératifs du calcul. Ce dernier comprend sa propre "morale" immanente, aussi sèche que le grain de sable au cœur du micro-processeur : tout énoncé qui déjoue, par l'humour, l'intelligence, la beauté ou le sarcasme, les normes du calculable devient facteur de trouble et engage l'exclusion hors du champ délimité par le dit calcul.

L'ironie troublante de notre époque est que c'est bien tout ce qui rappelle la réalité qui s'avère inassimilable par le système cybernétique. Racisme anti-blanc, colonisation de l'Europe, persécution des peuples autochtones, invasion monstrueuse... Les structures techniques qui organisent l'existence sociale promeuvent ainsi un réel de substitution dont la fin est de rendre invisible, indicible et impensable ce qui arrive vraiment. Aussi ne suis-je pas surpris d'être régulièrement censuré, par un bot, ou par un novhomme qui est son bras armé...

Mes amis et compagnons d'infortune relaieront sans doute cette exclusion et ainsi leur indignation -et elle aussi, bien sûr, sera scriptée par la Machine, scénarisée par le calcul- elle viendra boucler la boucle.

La leçon est donc que notre révolte n'est sans doute pas encore assez INCALCULABLE pour pouvoir porter ses fruits.

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